Concours

Jeudi 14 décembre 2006

Le soir même après avoir préparé ses valises, une anecdote lui était venu à l’esprit. Elles étaient inscrites toutes les trois dans un Bac artistique option théâtre. Chacune avait choisi cette option pour des raisons différentes. Pour Jam c’était un choix passion, l’appel des planches, l’envie de s’exprimer sur une scène et, pourquoi pas, de crever l’écran.

Pour Lisa, il s’agissait avant tout de faire enrager ses parents qui trouvaient l’histoire de l’art plus chic et qui soutenaient que la classe de théâtre n’était pas bien fréquentée.

Pour Julia, le choix était plus profond, il résultait d’un combat qu’elle avait choisi de mener. Combat contre sa timidité qui lui donnait un air gauche, lui faisait flancher sa logique et lui donnait sans cesse l’impression de dire n’importe quoi. Elles se retrouvaient toutes autour de l’art dramatique, avec leurs espoirs, leurs révoltes, leurs combats. Chacune avait son style. Julia avait une prédilection pour la tragédie et rêvait d’incarner Phèdre ou Antigone. Lisa, avait la folie des grandeurs, dans une classe composée à 90% de filles, elle se plaisait à incarner les personnages masculins : le Sosie de Molière, le Lopakhine de Tchekhov ou même l’un des sombres maquereaux, criminels ou désaxés de tout poil qui peuplent les pièces de Fassbinder ou de Koltès.

Jam, sulfureuse, choisissait souvent des rôles d’affrontement, de conflit, sur des sujets qui fâchent, qui dérangent. Après les attentats qui avaient eu lieu dans le métro parisien. Jam fit une impro qui déconcerta toutes les personnes présentes, des élèves à la vieille prof un peu coincée en passant par l’intervenante actrice professionnelle qui assistait à tous les cours. Elle joua une jeune femme visiblement en train d’attendre l’homme de sa vie ne semblant pas vouloir arriver. Elle monte en crescendo et l’attente se fait insupportable.

Elle ouvre la porte et ramasse le journal du jour. Les seules paroles qu’elles prononcent sont : « Ce matin, le terroriste présumé, Khaled Kellkal, a été abattu par les forces de l’ordre alors qu’il tentait de prendre la fuite ». La scène se termine sur le regard embué de Jam. Grrrr. Crash. Bruit de la terre qui tremble. L’impro avait fait l’effet d’une bombe. Tout le monde en sortit abasourdi. Certains la critiquèrent violement, d’autres ne dirent rien, certains pleuraient. La vieille rombière de prof la regarda comme s’il elle venait de sortir d’une soucoupe volante ou d’une couscoussière magique c’est au choix. Jam n’en parla plus jamais. Julia avait sa théorie sur le sujet.

Ce qui la fascinait c’était l’amour, cette force, cette détermination à aimer coûte que coûte. Elle disait : Tu sais quoi Jul, moi, y a que comme ça que je veux aimer. Je veux que ça brûle. Je veux qu’on m’aime même s’y reste plus rien, au-delà de tout. Putain, à la tragédienne les meufs ! C’est ça l’amour, ça fait mal et c’est pour ça que c’est bon. Regarde Luc, putain ! - Jam faisait allusion à son croc du moment – Il me fait, ouais tu sais, j’comprends pas poourquoi Julia se prend la tête comme ça avec Jalil ! » Jam imitait comme personne. Elle prenait un petit air supérieur en poursuivant : « Tu vois Jam, Moi quand « Pouf » et Moi – Jam avait aussi du mal avec les prénoms - on s’est quitté, ben on s’est pas pris la tête ! On s’est assis, on a discuté, on s’est rendu compte qu’on s’apportaient plus rien, voilà. Tu vois, cool, pas besoin de faire l’hystérique quoi. Franchement j’comprends pas … » Jam faisait les gros yeux. « Non mais attends, quel con ce mec, tu sais ce que je lui ai répondu ? » Elle n’attendait pas de réponse. « Je lui ai dit : écoute Luc, tu vois, je vais te dire un truc. Primo, j’irai bien discuter avec ton ex pour voir si elle a la même version bidon que toi, franchement ça m’étonnerait. Secondo, je vais te révéler un scoop Luc : tu vois pour moi, ben… tu l’aimais pas c’est tout. Attends ! Tu crois quoi ? Que dans la vie on s’aime et puis d’un coup, boum, on s’aime plus. Non, non mon vieux, ça se passe pas comme ça. L’amour ça finit pas, on cesse pas d’aimer, on peut se résigner, faire celui qui zappe, on ne cesse pas d’aimer. C’est logique. Si vous vous êtes si bien arrangé, sans cris, sans pleurs, sans doutes, ben mon vieux cherche pas : y avait pas d’amour là-dedans ! Franchement, Luc tu me désoles, sérieux. Il est beau ton monde, il est propre, pas hystérique, nickel, mais tu sais quoi ? Il est vide, putain ! Il sent la mort sans déconner. Y a rien, pas de flammes, c’est plat. Sans heurts, ouais, sans souffrance. Mais, surtout sans goût, sans odeur, sans vie. Je te plains Luc. » Quelque semaines plus tard Luc avait laissé tombé Jam… Elle s’était rendu compte qu’elle n’avait jamais eu l’exclusivité. A vrai dire, elle s’en doutait. Cette histoire avec Luc faisait partie des caprices de Jam. Luc était ce qu’on appelle un beau gosse. Belle gueule, regard mordant, sourire tombeur, cœur volage. Jam avait tout de suite craqué. Elle s’était jetée dans ses bras. Ils avaient eu des étreintes intenses, des rapports fiévreux. Et puis... Luc avait continué sa route, sans se retourner. Jam avait serré les dents, mais avait touché terre quelque temps, sans en laisser, bien sûr, rien paraître. Cette froideur, qui ressemblait tant à celle de son père, l’avait hanté. Elle avait espéré qu’il rappelle, qu’il rampe, qu’il lui crie son amour. Mais rien, aucune nouvelles. « Fugitive beauté dont l’éclat m’a fait soudainement renaître… » « L’amour ça fait mal les filles ! C’est pas grave, on le sait. Khaled Kelkal, Hitler, Milosevic, je sais pas moi… tous ces types putain ! Ouais je sais c’est dur… me regarde pas comme ça Julia ! Et ben, ils avaient une femme à leur côté. Ils aimaient, ils vivaient un amour.» Les propos de Jam étaient souvent mal interprétés et cela faisait de cette jeune fille une sorte de « casse ambiance ». Elle avait toujours un avis décalé sur les questions graves. En réalité elle avait peur de souffrir et voulait à tout prix se sentir aimer. Comparer Hitler à Khaled Kelkal était sûrement hasardeux, mais lorsqu’on l’écoutait et que l’on tentait de comprendre, les paroles de Jam prenaient tous leurs sens. « Attendez les filles ! Je suis pas en train de dire que ces mecs-là sont excusables ou que parce qu’ils ont été aimé cela efface leurs crimes. C’est pas ça le problème ». J

am faisait en réalité allusion à un sentiment que l’on a tendance à banaliser. Aujourd’hui, l’amour est devenu ringard. Plus personne ne prétend y croire : l’âme soeur, l’amour toujours, le grand, le beau, le vrai, le seul. Celui qui fait boum et qui dure toutes la vie n’existe plus que dans les films à l’eau de rose. Mais l’amour est devenu « has been ». Jam semblait vouloir revenir aux fondamentaux et rappeler que l’amour ne se contrôle pas. Qu’il ne dépend ni du portefeuille, ni du niveau social, ne relève ni de l’intelligence, de la prestance ou encore d’une science quelconque. L’amour ne dure pas trois ans, toutes les histoires d’amour ne finissent pas mal et surtout, surtout, il n’existe aucun remède. Que ce soit un dictateur, un terroriste, un roi despote ou éclairé, un indigent ou un magna du business, chaque être sur cette planète sera tout ou tard soumis à la maladie d’amour. Il en fera ce qu’il voudra, qu’il se démène comme un diable ou qu’il le laisse venir, qu’il le fuit ou qu’il le poursuive, l’amour viendra s’imposer à lui tôt ou tard. L’enjeu réside dans l’état, le décor, la façon dont il accueillira se sentiment incontrôlable et incontournable. Certains, il sont rares, le vivront pleinement sans se poser de questions, d’autres, plus nombreux, tenteront de le nier, de le posséder à outrance, de le façonner à leur image ou même tout simplement de l’ignorer. Ceux, qui foncent vers lui, sans concessions, avec pour seule exigence l’existence de l’autre, des personnes, bonnes ou mauvaises, à tort ou à raison, étaient ceux dont Jam voulait parler. Elle était fascinée par ce renoncement, par ce saut dans le vide qui consiste à aimer coûte que coûte en faisant fi des convenances, de la morale, du pire, de l’innommable. Le fait de n’avoir jamais connu son père motivait cet intérêt, mais il n’y avait pas que ça. Jam aimait aimer, Jam était l’amour. Ces nombreuses conquêtes, que certains qualifiaient de boulimiques, étaient une manière d’assouvir ce besoin d’aimer. Le théâtre lui-même était le moyen qu’elle avait trouvé d’être aimé à plus grande échelle. Les applaudissements, la tension ou l’émotion du public était comme une drogue. Elle se nourrissait, s’abreuvait, dégustait chaque morceau de ce regard, de cette écoute, de cet amour. Le fait de collectionner les aventures, de ne pas le cacher voir de s’en vanter, de ne jamais montrer ses sentiments véritables lui avaient valu une réputation de fille facile. Cela la révoltait. Elle trouvait scandaleux qu’une fille qui sorte avec beaucoup de garçons soit considérée comme une salope alors qu’un garçon qui collectionnait les conquêtes soit vu comme un Don Juan.

Cette opinion était souvent au centre des débats : « Eh messieurs les bouffons ! susurrait Jam, vous qui croyez tout savoir. Quand est-ce que vous comprendrez que les vrais salopes sont très rares et qu’elles font surtout partie de vos fantasmes. Les femmes couchent pour avoir de la tendresse. Les hommes sont tendres pour coucher ». Elle concluait par un rire sarcastique qui avait don de les rendre fous. Jam avait été élevé en femme libre ou comme un garçon disait certains. Elle possédait une sensibilité non bridée qui faisait d’elle un être doué d’empathie. Elle avait très tôt compris qu’une femme cherche, avant tout, à être rassurée par un homme quitte à être dominée, mais a aussi besoin de le fasciner quitte à le dominer. Paradoxe. Un homme a besoin de sentir qu’il domine la femme, qu’il la protège, mais devra toujours être relancé dans sa passion. Fuis-moi je te suis. Suis-moi, je te fuis. Paradoxe. Julia avait saisi la nécessité de combattre mais avait par la même occasion oublié que ce ne sont pas les combats les plus évidents qui se révèlent être les plus essentiels.

On passe beaucoup de temps à s’acharner sur des choses qui ne changeront jamais et trop peu sur d’autres, pour lesquelles, il restera toujours un espoir. La seule issue se trouve peut-être dans la rencontre d’autres âmes. Il est toujours plus facile pour elles de nous mettre face à nos véritables défis. Elles, lorsqu’elles sont sincères et animée par de bonnes intentions, s’avèrent plus objectives, discernant mieux les failles, les identifiant avec candeur ou maladresse mais justesse.

1994… Julia foulait les marches de Camille Claudel pour la première fois. Elle s’y était retrouvée un peu par hasard. Son père avait vendu le restaurant qu’il possédait dans le sud de la France et toute la famille avait déménagé cet été-là. Comme toujours, sa mère avait suivi, docile et dévouée, la volonté de son mari. Fils d’immigrés italien, cet homme travailleur et honnête mais aussi usé et têtu entendait diriger sa famille de la même façon que l’on gère une cuisine. Rien ne dépasse, tout est nickel, propre et chacun doit savoir ce qui lui incombe de faire, de réaliser pour le bien de sa famille, de la tribu. Pas de jérémiades ou de protestations possibles. Il avait monté son affaire comme sa famille des ses mains. Quatre enfants, une femme aimante et travailleuse, une maison accueillante, des vacances tous les étés. Un labeur acharné pour amasser les économies, multiplier les petits boulots pour joindre les deux bouts, les sacrifices pour ouvrir son propre restaurant. A l’entrée de Julia au lycée, il avait décider de vendre pour déménager dans une région plus riche où sa famille possédait déjà quelques établissements. Il devait en gérer l’un deux dans un premier temps et monter sa propre affaire par la suite. Toute la famille apportait sa contribution. Julia y travaillait après les cours pour la mise en place, ses frères faisaient les livraisons, sa mère et sa sœur Maria, qui avait quitté l’école très tôt pour se marier, s’occupaient de la cuisine. Le mari de Maria assistait le père dans la gestion despotique de l’ensemble. La maman de Julia n’ait jamais été dans le petits papiers de la famille. Elle n’était pas italienne, pas même catholique. A son arrivée au lycée, Julia ignorait encore tout du lourd secret qui pesait sur sa famille et c’est le cœur léger qu’elle faisait sa rentrée des classes. Le cœur léger façon de parler… Allez savoir pourquoi, elle était née empreinte d’une mélancolie qui n’avait jamais voulue la quitter. Du fond de son âme s’échappait un cri de douleur. Une colère sourde, qui s’insufflait dans chaque geste de cette jeune fille frêle et timide. Ce jour-là, elle portait son jean fétiche, un petit chemisier, des sandales et autour du cou, la croix de sa grand-mère, bien en évidence au-dessus de sa poitrine. On l’aurait bien imaginé toute droite sortie d’un sitcom, la fille un peu naïve et coincée, qui sait pas se fringuer et qui rigole comme une chèvre. Il ne manquait que les couettes et la jupe plissée. Un côté «coinssduc» achevait le portrait. Et pourtant Julia était, comme beaucoup de gens, bien différente de ces clichés dont elle semblait se vêtir en permanence. Avant le lycée, Julia n’avait pas eu beaucoup d’amis. Elle avait rencontré Jam en primaire. A cette époque, elle fuyait la compagnie des filles comme des garçons, restant toujours hostile à toute tentative d’approche. Être élevé dans une famille nombreuse laisse un très petit espace à l’individu mais ne favorise pas non plus les rapports avec les autres, cercle vicieux classique. Habituée à prendre soin des siens, à se sacrifier, à partager, Julia continuait pourtant d’avoir peur des autres.

C’est ce qui l’avait poussé vers Jam. Ravageuse et grande gueule, elle semblait n’avoir peur de rien. Cette force plaisait à Julia parce qu’elle lui était étrangère. Jam était fille unique et avait été élevé par sa mère. Elle avait toujours eu sa maison, sa maman, sa chambre, son chat, son frigo pour elle toute seule et ne connaissait pas le partage des sentiments, le sacrifice, la responsabilité, le poids, que faisaient peser ses parents sur Julia.

Quant à Jam, elle enviait la vie de famille de Julia et ne comprenait pas son agacement quand elle parlait de son quotidien. L’une veut être l’autre et l’autre…

Oscar Wilde disait qu’il y a deux tragédies dans la vie d’un homme : la première, c’est de ne pas avoir ce que l’on désire, la seconde, c’est de le posséder. Une fois que l’on a compris cette leçon, l’homme de foi est sensé vivre mieux, cesser cette quête perpétuelle de satisfaction de ses désirs puisqu’il comprend qu’elle restera infinie. Enfin libéré de cette frénésie il peut être heureux, indéfiniment heureux puisque libéré de ses passions. Qu’y a t-il de plus doux que la quête du désir, monsieur Wilde, pensa Julia. L’accomplissement, la satisfaction laisse, certes, un petit goût sucré, plus ou moins puissant selon les cas. Mais la quête, l’espoir d’atteindre son but, l’idée d’y parvenir n’est elle pas plus douce, la perspective n’est elle pas plus noble, plus salvatrice que la victoire. Le championnat sans la coupe, le gâteau sans la cerise ? Il est vrai que le fait de poursuivre sans cesse la satisfaction de ses désirs peut rendre l’homme malheureux, fou mais n’est ce pas également ce qui lui permet de vivre. Julia avait toujours dit adorer Wilde, mais au fond d’elle, elle le trouvait, cynique, misogyne, impitoyablement blasé. Un grand connaisseur de l’âme humaine et de ses vicissitudes, mais qui avait fini pas se laisser bouffer par ses observations, aussi judicieuses soient-elles. Comme beaucoup de penseur que j’ai pu étudier d’ailleurs, remarqua t-elle avec un sourire.

Elle songea à cette année où ses parents l’avaient inscrite dans un camp de vacances. Pendant trois semaines, elle avait parcouru plus de 200 Km avec une bande de quinze jeunes et de trois éducateurs. L’un des derniers jours, la fatigue se faisait de plus en plus ressentir, et l’équipe marchait déjà depuis plus de cinq heures. Les gourdes étaient toutes vides depuis deux heures et la chaleur semblait ne pas vouloir cesser d’augmenter. Il restait 10 kilomètres avant d’atteindre le prochain village. Elle devait avoir 15 ans, loin d’être une sportive dans l’âme, elle ne rêvait que de s’attabler à une terrasse pour commander un soda. Cependant, au fils des heures de marche, le soda s’était transformé en sirop de menthe, puis en bouteille d’eau minérale gazeuse, puis plate… enfin la fatigue et la soif aidant, une simple flaque aurait fait l’affaire. Au bout d’une marche interminable à travers la forêt le groupe atteignit un village. Aucun commerce, juste un vieux lavoir vaseux en plein centre du hameau. Mais ce détail avait peu d’importance, à ce moment-là, personne, même en offrant un million de dollars, n’aurait pu empêcher la troupe de se ruer dans le lavoir et de s’y asperger comme des enfants, buvant jusqu’à plus soif et sentant vivant comme jamais. Le soir sous la tente, épuisée de sa journée, Julia avait compris une chose malgré son jeune âge. Si elle était venu dans ce village avec ses parents, en voiture, elle n’aurait même pas remarqué ce lavoir. Au fond, l’aboutissement n’est rien sans le chemin parcouru et les êtres qui le décorent. La satisfaction sans l’effort est comme une glace qui fond au soleil, comme la beauté, comme la richesse, comme le succès… éphémère. On ne se souvient que de la lutte. Lisa, n’avait pas été vraiment désirée par ses parents et avait grandi seule dans son coin.

Elle éprouvait une difficulté immense à se confier aux autres, à leur demander quelque chose, ne serait ce qu’une cigarette parce qu’elle avait laissé son paquet en classe. D’apparence joviale, à l’aise dans ses baskets, oratrice confirmée, malgré sa jeunesse et meneuse dans l’âme, Lisa cachait une nature craintive et peu confiante. Semblant s’approcher des autres sans complexes, mais qui en réalité restait terrorisée à l’idée de ne pas leur plaire, et qui, par la même occasion, en faisait souvent trop. Elle était le résultat du comportement froid et distant de ces parents qui exigeaient d’elle une excellence de tous les instants : études, manières et langage, opinions politiques, philosophiques ou religieuses, respect du statut social et des bonnes mœurs. Julia et Jam se connaissaient depuis la primaire, mais Lisa n’était entré dans leur vie qu’au lycée. Elève dans une école catholique de la maternité au collège, Lisa aurait tout fait pour entrer au lycée Camille Claudel. En réalité elle avait fait exprès d’envoyer son dossier en retard et son inscription dans l’institution religieuse n’avait pu être prise en compte faute de respect des délais. Lisa avait donc été obligé de s’inscrire dans son lycée de secteur, comme tout le monde.

Dommage ! Les parents de Lisa, scandalisés, avaient été contraints de plier et d’envoyer leur fille dans une école publique ! Quel bonheur pour la jeune fille qui, jusqu’ici, n’avait porté que des uniformes. Elle avait traîné sa mère dans les boutiques afin de parfaire sa nouvelle panoplie. Les parents de Lisa étaient de curieux spécimens. Au premier abord, ils étaient ce que l’on nomme communément des « bourges ». Ils gâtaient leurs trois enfants, dont Lisa était l’aînée, à outrance, ne leur faisait aucune confiance et préféraient tendre un billet ou faire un leçon de morale plutôt que d’esquisser ne serait-ce qu’un geste tendre. Ils tenaient à ce que leur fille ait une éducation religieuse mais n’attachait aucune importance au côté spirituel de la démarche. Lisa avait raconté un jour que sa petite sœur, quand elle avait environ dix ans, participait au cours de catéchisme. La petite fille s’y adonnait avec ferveur et innocence, buvant les paroles de l’abbé et s’émerveillant des histoires fabuleuses de Jésus. Un soir, alors qu’elles dînaient toutes les deux avec leur mère, la petite Victoria aborda le sujet de Dieu et raconta une anecdote du cours de catéchisme. Il s’agissait des péchés et de leurs conséquences. Une discussion animée s’engagea entre les deux sœurs. Lisa pensait que les actions, bonnes ou mauvaises, commises se retrouvent tôt au tard sur le chemin de la vie et encourageait sa petite sœur à être compréhensive, et Vic de répondre que justement c’est ce que faisait Jésus et que c’est pour cela qu’elle l’aimait tant. La discussion était plutôt banale lorsque tout à coup la mère de Lisa et Victoria interrompit brutalement la conversation : « Mais voyons Victoria, Dieu n’existe pas. Tu dois aller au catéchisme pour apprendre les bonnes manières mais n’oublie pas que la Bible a été écrite par les hommes comme un code de conduite qu’il convient de respecter ». Victoria écarquilla les yeux : « Mais maman ! Tu ne crois pas en Jésus ! ». c’était une sorte de cri de cœur. L’enfant semblait ne plus rien comprendre. La mère mit fin au débat en les envoyant se coucher avant que leur père ne rentre du travail. Ni Lisa, ni Victoria n’abordèrent plus le sujet, mais la confusion était bien là, insistante. Quand Lisa évoquait cet épisode, les larmes pointaient au coin de ses yeux. « Putain les filles, elle lui a cassé son délire, comme ça… paf ! La petite, elle demandait qu’à rêver, qu’à suivre l’enseignement préconisé par sa conne de mère, et quand elle arrive à en tirer quelque chose, elle lui pète le bordel à la racine. Je suis dégoûtée ». Lisa souffrait de cette éducation à la fois rigide et vide de sens. Elle était en conflit permanent avec ses parents et collectionnait les occasions de les faire enrager.

Jam n’avait pas de père et cette absence faisait d’elle un cheval sauvage, indompté, en permanence en quête d’amour et de reconnaissance. Fille unique, élevée par sa mère, elle avait été choyée et gâtée à chaque instant de son enfance. Sa mère avait eu quelques hommes dans sa vie qui avait su combler, pendant un temps, le manque d’amour. Mais chaque séparation était un nouveau déchirement, une sorte de rappel fatal de l’absence définitive de son père. De lui, elle ne savait pas grand chose. Une photo, celle d’un bel homme, au visage fin et au regard noir, comme le sien. Sa mère lui avait raconté qu’ils s’étaient aimé une nuit sur une plage puis plus rien, qu’il ignorait tout de l’existence de sa fille. Il avait disparu. Elle restait volontairement évasive sur le sujet, tentant de protéger sa fille et ne voulant surtout pas, avec son tempérament explosif, qu’elle ne cherche à trop en savoir sur la personnalité de son père. C’était un sujet de disputes régulier entre elles, presque rituel. Jam avait fait de son père un héros, un combattant sans peurs ni reproches. Le Che Guevara de l’Orient, un songe, une chimère qui lui réchauffa le cœur pendant de nombreuses années. Jam était née en France quelques années plus tard.

Pour Julia, sa timidité mêlée à sa colère faisait d’elle un animal difficile à approcher. Impossible de savoir si elle allait fondre en larmes ou vous sauter à la gorge. Elle portait une sorte de culpabilité en elle, ses rapports avec son père restait très distant, de sa mère elle n’avait qu’une image de femme soumise à son mari, bonne chrétienne, généreuse et dévouée. Depuis toute petite, elle avait été habituée à s’effacer au profit des autres. Le partage jusqu’à l’écoeurement, la dévotion hystérique de sa mère, qui faisait de son père un despote, avait forgé en elle une image bien particulière des hommes. Encore vierge en arrivant au lycée contrairement à Jam et Lisa, elle affichait cet état comme un choix volontaire et prônait l’abstinence jusqu’au mariage. Cette conviction était cohérente avec son éducation et résultait du travail psychologique acharné de sa mère. Terrorisée à l’idée que sa fille devienne une femme, elle s’était acharnée à lui raconter les pires horreurs sur les hommes et leurs bassesses, sur le sexe et la luxure, sur les filles de mauvaises vies et les conséquences terribles de leurs actes. A son entrée en seconde Julia était imprégnée de ses paroles et croyait avoir avec sa mère une complicité de tous les instants.

Ensemble, toutes les trois, Julia, Lisa, Jam, c’était différent. Une sorte de pacte de non-agression avait été décrété. En réalité, il s’agissait surtout d’amour et d’estime mutuelle. Quand certaines âmes se rencontrent, il leur arrive de se rapprocher au point de former un tout. Même si elles s’efforcent ou s’acharnent à l’oublier, elles restent ainsi liées à jamais. La grand-mère de Jam lui avait raconté qu’à la fin du monde, les gens pieux, ceux qui prient tous les jours, verront leur front s’illuminer à l’endroit ou il touchait le sol pendant la prière. Jam adorait cette histoire et, lorsqu’elle évoquait son amitié avec Lisa et Julia, ce souvenir de la marque lumineuse lui venait à l’esprit. Toutes les trois semblaient marquées, elles aussi, par leur rencontre. Une sorte de signe identifiable d’elles seules et qui leur permettrait toujours de se reconnaître, de se comprendre sans se blesser. Elles avaient su créer cela, un havre, un îlot, où aucunes de leurs révoltes ne prenaient le dessus. Julia sourit la voix de Jam résonnait encore. Jam au lycée… Elle tombait amoureuse chaque semaine. Le prof d’informatique, le petit nouveau, le barman du café d’en face, le pion, les mecs de la classe, tous avaient eu droit à un flot d’amour, déclaré ou non. Jam ne s’arrêtait jamais. Elle avait besoin d’aimer. Il lui fallait cette petite étincelle en permanence. Elle lui tenait chaud, la rassurait. Depuis toute petite, elle avait toujours eu plus de potes que de copines. Fuyant la compagnie des filles, elle préférait jouer avec les garçons et n’accordait son attention qu’à une ou deux filles qui conservaient cette exclusivité jusqu’à ce qu’une autre la remplace. Julia le savait…

Elle avait été l’une d’elles. Elle avait su garder cette exclusivité pendant de nombreuses années, de la primaire, au collège, du lycée à l’affichage des résultats du bac et puis… chacune avait fait sa vie comme on dit. Jam a suivi une des intervenantes du cours de théâtre pour entrer dans une école de metteur en scène à Paris. Sa mère était folle de rage. L’intervenante Marie Noëlle Lio s’était prise d’affection pour Jam. Elle lui avait proposé de l’héberger à Paris et lui avait même déniché une place d’ouvreuse dans le théâtre de son mari, pour qu’elle puisse « assumer la vie parisienne ». Marie Noëlle était un metteur en scène charismatique.

Pour Julia, Lisa et surtout pour Jam elle incarnait le théâtre dans toute sa splendeur. D’abord actrice, elle triompha dans plusieurs pièces classiques et contemporaines puis était devenu metteur en scène. C’était une femme de fer. Grande et fine, presque androgyne, elle fumait clope sur clope ce qui l’avait doté d’une voix rauque à la Jeanne Moreau. Une de ses femmes qui n’entre pas dans votre vie sans laisser des traces. Les trois filles l’avaient vu joué pour la première fois en classe de seconde. Un soir, leur vieille prof les avait emmenés voir la pièce de Marie Noëlle Lio et de Pierre Barat. Pierre était le directeur du théâtre de la ville et les cours de pratiques théâtrales se déroulaient chez lui avec des intervenants acteurs qui l’avaient pour la plupart formé lui-même, sauf bien sûr, Marie Noëlle, que personne ne pouvait former. Cette femme, actrice de renom, ayant interprété les plus grands rôles : Antigone, Phèdre, Iphigénie, les soubrettes de Marivaux, les ingénues de Molière, les putains de Koltès et de Fassbinder… Au sommet de sa gloire, elle avait tout plaqué pour faire ce pourquoi elle semblait vraiment faite, diriger les acteurs. «Un coup de folie les filles ? » disait-elle en soufflant la fumée d’une des ces nombreuses cigarettes. « Non, c’était mon rêve » concluait-elle avec un sourire presque carnassier. Ses yeux brillaient d’un éclat rare. Lorsqu’elle évoquait sa vie, les filles se sentaient plonger dans un roman. Ses rôles, ses amants, son combat contre la maladie. Trois avant d’enseigner le jeu théâtral au lycée Camille Claudel, Marie Noëlle avait appris qu’elle avait un cancer du sein. Comme à son habitude, elle avait décidé de faire face. « J’ai dit non aux plus grands, les filles ! Alors le cancer… ».

La chimiothérapie avait fait son œuvre, mais Marie Noëlle vivait en sursis. Le mal qui la rongeait ne semblait pas vouloir la lâcher si facilement. Malgré ses douleurs, malgré la chute de ses cheveux, sa maigreur accentuée, Marie Noëlle resta debout, toujours digne, toujours belle, majestueuse. Elle animait le cours avec la même fièvre qui l’animait le soir où Jam, Lisa et Julia firent sa connaissance sur scène. La pièce était une adaptation des Liaisons Dangereuses. Elle mettait en scène Valmont joué par Pierre, et Merteuil interprétée par Marie Noëlle dans une sorte d’antichambre entre la vie et la mort. Les deux protagonistes livraient leurs visions de la vie. Leurs désirs et leurs frustrations, leurs espoirs et leurs déceptions, leur amour, leur haine. La pièce bouleversa les trois filles. D’abord pour la rencontre avec Marie Noëlle mais aussi pour l’intensité qui irradiait des deux acteurs. Leur complicité dans le jeu, presque maladive. Leur ferveur à trouver l’intonation juste, à transmette l’émotion la plus pure.

Ce souvenir avait marqué à tout jamais le cœur de Julia, de Jam et de Lisa. Comme, dans cette pièce nouveau genre, qu’elles avaient inventé pour financer le voyage à Paris. C’est Jam (comme toujours) qui avait eu l’idée : « C’est vrai nous sommes une classe artistique non ? Musiciens, plasticiens, théâtros (c’est ainsi qu’elle les surnommait) on va pas aller emballer des courses à la sortie des supérettes ! Non sérieux, on a qu’à faire un spectacle » Bien sûr Jam, un spectacle, avec de la musique, de la danse, du théâtre, dans le décor du lycée, avec la permission du proviseur, le soutien du prof, le tout livré emballé dans les deux mois à venir…

La pièce fut jouée le 20 décembre 1996, en présence d’une centaine de personnes. Elle rapporta à la classe la somme de 4500 francs. Le proviseur qui leur avait laissé carte blanche vint les féliciter et fit lui-même un don personnel. La prof de français fut émue jusqu’aux larmes partit avant la fin en murmurant à Julia que c’était magnifique mais que leur vision de la société l’avait bouleversé. La pièce était en réalité une combinaison de différents textes glanés ça et là dans la bibliothèque de Lisa : Amin Malouf, Tahar Ben Jelloun, Boris Vian, Voltaire, Martin Luther King ainsi que de mini sketches écrits par Jam et Lisa. « En attendant le métro », les metteurs en scène, Lisa et Jam avait imaginé un quai de métro parisien dont le train n’arrive jamais. On y découvre les voyageurs en train d’attendre. Musiciens, mendiants, hommes d’affaires, étudiants, personnes âgées… tous évoluent sur le quai au son du saxo. La musique cesse. Une scène débute et tous les autres acteurs restent immobiles, comme figés dans le temps. La scène s’achève et la musique reprend. Ainsi de suite jusqu’à la fin de la pièce qui s’achève par la voix d’une employée qui annonce que le métro ne viendra pas et que tous les voyageurs sont invités à quitter la station.

Rideau.

Julia ferme les yeux.

Ce jour-là, Jalil lui avait dit que c’était la plus belle pièce qu’il n’avait jamais vu. « Mais Jalil, c’est la seule ? lui avait-elle répondu, un sourire au bord des lèvres. « Oui, oui c’est bien ce que je dis, la plus belle. Si elles étaient toutes comme ça, crois-moi les salles seraient pleines de jeunes de banlieues ».

Jalil l’idéaliste, le rêveur, le rebelle. Le grand amour de Julia. Une larme pointait encore au coin de son œil lorsque son souvenir venait l’assaillir. Une minute pour que le désire la gagne, un froissement de tissu, l’odeur du thé froid, la couleur de sa peau. Jalil… La fougue et la rage d’un enfant, la hargne et l’endurance d’un loup, la folie et la sagesse d’un berger. Qui a dit que les amours de lycée ne sont que des chimères ? Qui peut penser que l’amour s’arrête un jour ?

En songeant aux paroles de Jam , Julia frissonna. Aimer coûte que coûte… Cesse t-on d’aimer quelqu’un un jour. Quand on a senti son parfum, tremper ses lèvres dans le breuvage, peut-on vraiment en oublier le goût, l’odeur ? Ne parlons pas des amourettes ou des coups de foudre aussi soudain que fugace, se disait Julia, parlons de l’amour. Celui qui fait boum, que l’on ne peut combattre. Du premier regard jusqu’au détour d’un sourire, d’un geste, l’amour, le vrai. C’est dingue, pensa Julia, aujourd’hui cette idée est presque… ringarde. Dans une société saturée de désirs, qui a tout ce qu’elle pouvait espérer, qui contrôle, décide, fonde, dissout, l’amour est devenu naze. Déjà au lycée Julia faisait l’effet d’un dinosaure avec ses croyances romanticonaïve. Dans les débats en classe ou dans les discussions entre filles, elle se faisait souvent charrier sur son côté amour…toujours.

Et pourtant…

Julia n’était pas naïve. Julia n’était pas fleur bleue. Elle aimait les séries à l’eau de rose, du moins certaines, comme tout le monde, mais Julia n’était pas nunuche. Julia pouvait aimer. Elle possédait une capacité d’amour débordante. Au fond d’elle, elle sentait qu’elle pouvait aimer tout le monde. N’en laissant jamais rien transparaître, Julia se prenait d’amour chaque jour. Elle aimait les gens, avec douceur et compassion, elle savait trouver en chacun, la petite étincelle, le joyau enfouit sous la boue, le rayon, l’éclaircie que chaque être porte en lui. Elle n’aimait pas avec la ferveur inquiète de Jam, Julia aimait, plus qu’elle-même, sans retenue. Avec Jalil, le sentiment s’était insinué dans son cœur presque instantanément. Elle avait tout de suite su qu’elle l’aimerait toute sa vie. Qu’ils soient unis, désunis, séparés, enlacés, elle garderait toujours un bout de lui dans son cœur où il y avait tant de place.

Par Loren - Publié dans : desperateyounglife
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Mardi 12 décembre 2006

Paris. 17 janvier 2006…

Julia sur la place du Trocadéro. Le vent souffle, le soleil peine à briller, les passants passent, les pigeons volent, les mendiants mendient, l’espace d’une seconde tout semble s’éteindre et cela redémarre… un jeune marmot cours dans les bras de sa mère, le sanglot étouffé d’une femme, celui des pas qui courent, des murmures qui se bousculent. …

Le bruit d’une corde qui se casse.

 Le matin même elle avait pris l’avion pour Paris. Elle détestait voyager seule. L’arrivée en taxi à l’aéroport, les bagages, la file d’attente truffée de famille bruyante, d’amoureux transis adeptes du bouche à bouche, l’homme d’affaire au teint gris, puis l’attente en salle d’embarquement avec son café médiocre. Dans ces moments-là, elle se donnait toujours une contenance, feignant l’aficionado, à l’aise avec une pointe d’agacement. Mais au fond elle regrettait toujours de n’avoir personne à qui dire au revoir, à serrer dans ses bras. Et pourtant lorsqu’elle était accompagnée, elle se promettait de venir seule la prochaine fois, maudissant mes adieux larmoyants. La vie est ainsi faite.

Elle avait atterri de bonne heure et pris le temps de s’installer dans un hôtel. Julia songea à la liasse de copies sur son bureau. Elle enseignait le français dans un collège de banlieue « provincienne » depuis deux ans. Elle songea à ce que les autres étaient devenues.

Après le bac, Julia était partie s’était inscrite dans la fac de lettres de la ville voisine. Jam et Lisa avaient choisi Paris. Une célèbre école de théâtre pour Jam et une école de communication pour Lisa. Elles s’étaient promis de se voir pendant les vacances, de rester en contact. Et puis …

La Tour Eiffel. Elle attend, entend le rire de Jam qui tinte les piliers de la cathédrale du XXème siècle, croise le regard de Lisa. Le lycée, couloirs, parfum des salles de classe, de la prof d’anglais, de l’étendue d’herbe devant la cantine, du bureau de la directrice, de l’infirmerie... Une odeur, dont chaque lieu que l’on fréquente au cours de sa vie est porteur, qui se nourrit, aussi bien, des événements que des êtres qui le décorent. Le vent souffle et s’engouffre dans ses cheveux. Elle remonte un peu son col. Qu’a-t-elle fait de ses années ?

10 années déjà se sont écoulées, elle a presque trente ans. Quand elle y réfléchit, elle hésite entre se dire que rien a changé ou, au contraire, céder à la sensation d’avoir pris plus de dix ans dans la gueule. Ces dernières années avaient été bien mouvementées dans la vie de Julia. Sa mélancolie avait grandi tout en changeant de forme, la transformant peu à peu, sans qu’elle s’en rende vraiment compte. Malgré les rencontres, les chaleurs, les douceurs, Julia était restée triste au fond d’elle. Ses proches, trop rares, pensaient même qu’elle s’en était fait un habit, s’en drapant dès qu’elle le pouvait, dès lors que l’on semblait vouloir loucher sur son intimité. Et pourtant, farouche et secrète, Julia avait toujours cru devoir combattre ce côté sauvage. Elle y avait perdu des années. Au lieu d’assumer, elle s’était fait violence et ce choix l’avait menée sur de curieux chemins. Repoussant les êtres de cœur et attirant les profiteurs. A chaque fois que Julia ouvrait son cœur elle était déçue, repoussée ou invitée gentiment à regagner la porte de sortie. Sentimentale invétérée, elle ne savait construire une relation amoureuse que sur le dévouement. « Aimer plus que soit même », son idéal, aimer avant tout, sans attendre de retour. Malheureusement pour elle, Julia avait négligé le fait que cet adage ne fonctionne que dans la réciprocité.

Julia serra entre ses doigts le papier tout jauni qu’elle avait glissé dans la poche de sa veste le matin même. Son contact était doux. Elle croyait l’avoir perdu et puis, il y a quelques mois, il était tombé d’une pile de papiers, d’un endroit où il ne devait pas se trouver. Tout était revenu. Le pacte. La promesse. « Quoiqu’il arrive dix ans après, le 17 janvier 2006, à 15h précise, rendez-vous sous la Tour Eiffel ». Pourquoi un lieu aussi banal, une promesse aussi kitsch ? Julia sourie en repensant que c’était une idée de Jam. Pendant l’année de terminale, elles étaient parties en voyage de classe à Paris. Sous la Tour Eiffel, Jam fan d’une vieille chanson interprétée par un jeune lover, plus si jeune que ça, eu l’idée de ce serment. Toutes savaient, qu’après le bac, leurs routes seraient différentes et rien ne pouvait prédire quand, ou bien même si, elles se reverraient un jour. « Donnons nous rendez-vous dans dix ans comme dans la chanson les filles. Allez quoi ! Mais il faut que ce soit sérieux ! » Et c’est ce moment-là qu’elle choisissait pour partir dans un long discours sur l’amitié et sur les futures retrouvailles. Elle se voyait nomade, amoureuse tantôt d’un musicien, un peu rêveur, très égoïste, tantôt d’un révolutionnaire engagé, résolument rebelle à ses yeux. Elle imaginait Julia, casée avec une ribambelle de gosses, mariée à Charles Ingalls. Quant à Lisa, il était impossible à Jam de prévoir son avenir. Elles savaient toutes qu’elle était capable de grandes choses mais que son manque de confiance en elle pouvait tout faire capoter à n’importe quel moment. « Toi Lisa c’est quitte ou double, maîtresse du monde ou clocharde ». Ce qui les faisait rire aux éclats.

Elles avaient cette capacité de s’envoyer des vérités à la figure sans que cela ne soit source de conflits. Chacune acceptait les paroles de l’autre. Et pourtant, aucune de ses trois filles n’était du genre à accepter quoique ce soit.

Par Loren - Publié dans : desperateyounglife
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